Journaliste en Europe, une mission toujours plus risquée

Un article de la série « la liberté de la presse en Europe en 2020 »

, par Pauline Adès Mével, Reporters sans frontières (RSF)

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Journaliste en Europe, une mission toujours plus risquée
Manifestation en hommage au journaliste assassiné Ján Kuciak et à sa fiancée Martina Kušnírová à Bratislava en mars 2018. Crédit : Peter Tkac

Affaiblissement de l’état de droit, violences, crise numérique et économique : pour exercer leur métier, les journalistes européens doivent faire face à des menaces multiples et variées.

La liberté de la presse tient désormais une place importante dans l’agenda de la nouvelle Commission européenne, mise en place en 2019, car le risque d’une dérive est perçu à sa juste mesure. Un tournant autoritaire s’est confirmé en Hongrie, où le Premier ministre Viktor Orbán s’est arrogé les pleins pouvoirs pour une durée indéterminée au prétexte de l’épidémie de coronavirus. Les nouvelles mesures permettent au pouvoir de légiférer par ordonnances et menacent de détruire les derniers ressorts de l’information indépendante. En Pologne, la mainmise du gouvernement sur la justice commence à produire des effets néfastes sur la liberté de la presse. Certains tribunaux utilisent l’article 212 du code pénal qui permet de condamner des journalistes accusés de diffamation à des peines pouvant aller jusqu’à un an de prison, ce qui a renforcé le climat d’autocensure, déjà latent.

En Europe du Sud, la croisade des autorités contre les médias est très active. En Bulgarie, mouton noir de l’Union européenne en matière de liberté de la presse, la situation des médias a continué de se détériorer en 2019 avec des méthodes autoritaires au sein du média public.

Les journalistes se retrouvent aussi confrontés aux violences des forces de l’ordre ou des manifestants comme en France où, dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes, de nombreux journalistes ont été blessés par les forces de l’ordre ou agressés par des manifestants en colère. Ce phénomène qui se développe partout en Europe est aussi la conséquence des campagnes de haine et de la perte de confiance de la population envers la profession. En Espagne, l’inquiétante percée du parti d’extrême droite Vox et les agressions commises contre les journalistes par ses militants sont venues s’ajouter aux violences perpétrées par les indépendantistes lors des manifestations en Catalogne. En Italie et en Grèce, l’extrême droite s’en prend régulièrement aux reporters sur le terrain, dans un contexte d’hostilité croissante envers les migrants.

Les menaces numériques comme la cyberviolence et la surveillance contribuent à fragiliser le métier de journaliste sur tout le continent, y compris dans les pays les plus respectueux des libertés. Le cyberharcèlement se développe en Norvège qui se classe pourtant au plus haut niveau mondial en matière de démocratie et de liberté d’expression. Cette nouvelle menace touche aussi la Suède où un tiers des journalistes déclarent avoir fait l’objet de menaces ou de haine en ligne les conduisant parfois à s’autocensurer.

La remise en question du secret des sources est une autre menace qui pèse sur le journalisme en Europe. En Allemagne, une disposition criminalisant le traitement des données divulguées ainsi qu’un projet de loi permettant aux services de renseignement allemands de pirater des ordinateurs et des smartphones ont été proposés par le gouvernement tandis qu’en Roumanie, un détournement de l’esprit du nouveau règlement européen sur la protection des données (RGPD) permet aux autorités, mais aussi à des entreprises ou des particuliers de poursuivre en justice les médias ayant publié des articles d’investigation.

Partout en Europe, les difficultés économiques ont accéléré la concentration des médias, ce qui fait peser de nouvelles menaces sur la situation des journalistes. En Lettonie, la plus ancienne télévision privée du pays a licencié 30 journalistes à la suite d’un changement de propriétaire tandis qu’en République tchèque, le rachat du groupe de médias CME par la première fortune du pays suscite des inquiétudes dans plusieurs pays d’Europe orientale, où la CME contrôle des chaînes de télévision influentes.

Dans toute l’Europe centrale et orientale, le journalisme audiovisuel est désormais affaibli par les attaques incessantes des gouvernements contre l’indépendance éditoriale des médias publics. Bulgarie, mais aussi Pologne et Slovaquie où les journalistes continuent d’être confrontés aux pressions politiques de leur direction.

La situation se détériore aussi en Europe occidentale, notamment à cause des nouveaux modes de gestion financière de l’audiovisuel public, peu respectueux de la liberté de l’information. Au Luxembourg, la radio publique subit l’ingérence du gouvernement dans sa gouvernance tandis qu’en Belgique, les journalistes protestent contre le manque de moyens provoqué par les coupes budgétaires.

L’Europe reste le continent le plus favorable à la liberté de la presse, en dépit des politiques répressives de certains pays de l’Union européenne et des Balkans et la lutte contre l’impunité des crimes commis contre les journalistes progresse enfin. En Slovaquie, les commanditaires présumés du meurtre d’un journaliste assassiné en 2018 ont été traduits en justice tandis qu’à Malte, l’enquête sur l’assassinat en 2017 de la plus célèbre journaliste de l’archipel a connu ces derniers mois quelques avancées.

L’examen de la situation en Europe indique que plusieurs crises concomitantes affectent l’avenir du journalisme indépendant, auxquelles s’ajoute désormais une crise sanitaire qui amplifie le phénomène et permet aux pays les plus autoritaires d’accentuer leur répression contre la presse. L’ensemble de la société doit se mobiliser pour que les journalistes puissent exercer cette fonction essentielle d’être les tiers de confiance des sociétés, ce qui suppose d’avoir les capacités pour le faire.

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