France-Turquie : la « guerre » du foot a eu lieu

Quand le sport se mêle à la politique, et vice et versa

, par Volkan Ozkanal

France-Turquie : la « guerre » du foot a eu lieu
Le président turc Recepp Tayyip Erdogan. Source : Présidence turque

Alors que les relations entre la Turquie et ses alliés en Europe occidentale, en particulier la France et l’Allemagne, se sont tendues ces derniers mois, quelle est l’influence de la politique sur le sport ?

L’histoire regorge de rencontres sportives ayant donnée lieu à des actions, des coups d’éclats ou encore des manifestations de revendications. Un bon moyen, indirect, souvent pour un pays de se faire voir de manière positive mais également de faire passer des messages au monde en utilisant le « soft power » que diffuse ce type d’évènements. Une bien belle image d’Epinal mais qui peut servir et allier l’utile, comme la qualification à une Coupe du monde ou un Championnat d’Europe, à l’agréable, en exposant cohésion et unité nationale.

Opération « Source de paix » : la Turquie part à l’offensive

Toutefois, le mois dernier, ce qui aurait dû être un match de qualification somme toute banal s’est retrouvé mêlé aux feux brûlants de l’actualité. En effet, cinq jours plus tôt, le 9 octobre, la Turquie lançait l’opération militaire « Source de paix » (« Barış Pınarı Harekâtı »).

En envoyant ses troupes sur la bande nord syrienne la séparant de la frontière turque, le « Rojava », la Turquie a voulu envoyer un message de fermeté. L’objectif du Président turc Recep Tayyip Erdoğan étant de « nettoyer » de cette zone nord-est de ses ennemis jurés à savoir le YPG (« Unités de protection du peuple ») et son extension militaire, le PKK (« Parti des Travailleurs du Kurdistan »).

En coopération avec « l’Armée syrienne libre », la Turquie a voulu mettre en place une zone tampon de sécurité débarrassée de ceux que Ankara considère comme des « terroristes ». Cette opération devant permettre à terme à la Turquie d’éviter de voir ressurgir les velléités d’indépendance des Kurdes et de leur volonté de créer un État aux portes du pays.

C’est sur un fond de tensions croissantes et de ce point de non-retour pour Ankara qu’il faut lire l’opération militaire turc. Dans cette optique, en profitant du retrait supposé des Etats-Unis promis par le Président américain Donald Trump, la Turquie a joué les coudées franches pour mener à bien son action militaire et montrer qu’il faudra compter avec elle sur chaque élément de ce dossier inextricable qu’est devenu la Syrie.

Sur fond de défiance et de mises en garde : « nous voulons mettre hors d’état de nuire les organisations terroristes qui sont à nos frontières. Nous nous sommes préparés en conséquence et allons débuter l’opération « Source de paix » et l’heure est venue d’y aller sur terre et par les airs », Recep Tayyip a choisi sans surprise de rabattre les cartes dans la région, où le conflit syrien entre dans sa neuvième année.

Une offensive aux multiples facettes

L’offensive se lit sur des prismes différents. D’une part, avec le retrait progressif des États-Unis donc, la Turquie ne veut pas laisser le champ libre à la constitution d’un « État » Kurde à ses frontières. Et montrer que Ankara est incontournable dans ce dossier aussi bien que la Russie ou l’Iran, les autres puissances régionales. En montrant ses muscles et en donnant du poids à ses actes, la Turquie envoie ce message clair et demande voix au chapitre par tous les moyens possibles.

D’autre part, avec près de cinq millions de réfugiés syriens, Ankara souhaite permettre en place les conditions de retour d’un certain nombre d’entre eux. En effet, entre les tensions internes que suscitent l’afflux de Syriens dans les différentes villes turques et le coût de l’accueil de ces réfugiés, difficile pour la Turquie de continuer à accueillir davantage de Syriens. Cela conjugué à la crise économique et au ralentissement de la croissance, l’idée est de permettre à minima à certains Syriens de retourner dans leur pays. C’est donc tout autant un contexte politique interne, en tentant également de ressouder les Turcs autour de sa personne sur un objectif de défense nationale, qu’une volonté économique qui sont les tenants et aboutissants de cette opération militaire.

L’Europe entre peur et attente : une situation instable

Côté européen ? Dans ce contexte où les alliances changent et avec des puissances locales aux objectifs radicalement différents, l’Union européenne se trouve dans une position instable à plus d’un titre. Tenaillés d’une part par l’aide que les combattants Kurdes ont apporté pour la lutte contre Daech et ’d’autre part, par la peur d’un retour de la crise migratoire dans des contextes nationaux tendus. Sans compter la résurgence possible de l’hydre islamiste. Tous les ingrédients sont réunis pour que l’Europe n’ait que des condamnations de principe à formuler contre l’offensive.

Cette peur d’agir et cette inefficacité chronique, le Président Erdoğan les a bien identifiées et les utilise régulièrement pour mettre la pression en promettant de « lâcher les migrants aux portes de l’Europe ». Une menace aux Européens et une situation inconfortable qui génère davantage de calculs et d’attentisme de leur part, qu’une véritable volonté d’agir ou d’intervenir.

Une position qui condamne finalement les Européens à attendre de voir ce qui se passera sans pour autant en maîtriser les effets. Coincés, là encore, entre la leur volonté de soutenir leurs alliés kurdes, Américains, , la Russie et donc la Turquie et sa volonté de protéger ses frontières, également membre de l’OTAN, comme nombre d’États membres de l’Union européenne. Le 14 octobre, les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont néanmoins pris comme décision que les capitales cesseront d’octroyer de nouvelles licences d’armement à la Turquie, comme punition. Une décision dont les effets sont encore à voir.

Un match et un duel d’incompréhensions mutuelles

Dans ce contexte houleux, le France-Turquie du 14 octobre aura pris une importance allant bien au-delà du simple enjeu sportif. Entre demande de boycott voire carrément d’annulation du match, et tribunes dans la presse, la politique s’est grandement invitée sur le terrain. Sans compter la question hautement symbolique de savoir si la Turquie pouvait jouer une qualification pour un Championnat d’Europe alors que le pays est affilié à l’UEFA depuis 1962.

Classé match à haut risque, les invectives n’auront pas non plus manqué de part et d’autre. Par exemple côté français, entre le député les Républicains (LR) Éric Ciotti ou l’ancien Vert Daniel Cohn-Bendit, pour qui le fait de jouer cette rencontre venait à légitimer Erdoğan et sa politique militaire. Ou bien encore le boycott de la rencontre du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Du côté turc, un sentiment d’incompréhension et de deux poids deux mesures dans les arguments et qui, notamment au sein de la forte diaspora turque, confine à une incompréhension grandissante envers les Européens.

Sans compter, enfin, sur le salut militaire des joueurs du « Milli Takim » (équipe nationale en turc, NDLR) lors de leur match précédent face à l’Albanie puis au Stade de France pour « soutenir les soldats turcs » et qui a été vu comme une provocation. Sur ces multiples enjeux et contradictions, pas facile de s’y retrouver alors que sur le terrain, les opérations continuaient avec sa cohorte de malheurs de part et d’autre.

Un résumé finalement de ce que le Général de Gaulle disait à propos de « l’Orient compliqué » et qui est encore davantage d’actualité. Une situation complexe avec des alliances parfois contre-nature, la crise des réfugiés et des déplacés toujours plus nombreux et au milieu d’intérêts qu’ils ne maîtrisent pas. Sans compter le rôle des grandes puissances absentes ou montrant leur force. Et la peur du terrorisme qui peut encore frapper, surtout après l’opération turque en Syrie et le risque de voir des djihadistes revenir en Europe. Rien n’est simple et tout reste à faire pour trouver enfin, peut-être, une solution à ce conflit.

Quant au match…

Sur le plan purement sportif cette fois, le match se soldera par un nul entre les deux équipes, 1-1. Le défenseur turc Kaan Ayhan répondant à Olivier Giroud sans incident à déplorer, autant sur que hors du terrain. Un score qui laisse finalement la possibilité pour les deux équipes de se qualifier pour l’Euro 2020. D’ici là, quelle sera la situation de la zone syrienne, là est la grande interrogation que personne, en Europe et ailleurs, ne peut prédire… contrairement à une qualification pour un Championnat d’Europe.

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